Infirmier en réanimation néonatale et titulaire d’un master 2 de pédagogie en sciences de la santé, Romain Moreau a mené un travail passionnant au service de la qualité des soins prodigués aux nouveau-nés prématurés – mais aussi, nous le verrons, du développement des compétences et du bien-être au travail des soignants. Romain a ainsi développé le dispositif PrémaSim, fruit d’une démarche de recherche pragmatique, mise en œuvre par un groupe de travail pluridisciplinaire, aux conclusions riches d’enseignements pour tous : soignants, parents et autres acteurs concernés par la prématurité (hôpital, politiques, industriels, associations…). Merci à Romain d’avoir accepté cet interview !

Pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours ?

J’ai 33 ans. Je suis infirmier en réanimation néonatale, chargé de projet formation à l’hôpital Antoine Béclère à Clamart depuis bientôt 5 ans. Je suis également formateur chez Emergensim, une société spécialisée dans la formation aux situations d’urgence par simulation in situ. J’ai été sapeur-pompier de Paris durant 5 ans où j’occupais des fonctions opérationnelles et de responsable de formations dans le domaine du secours à victime.

Quelques mots sur ce qu’est la prématurité, et le travail d’infirmier.e en réanimation néonatale ?

La prématurité est une naissance avant 37 semaines d’aménorrhée qui se caractérise par une immaturité de tous les organes dont l’importance dépend du terme. Les complications liées à la prématurité représentent les plus importantes causes de décès néonatal et la deuxième cause de décès chez l’enfant de moins de 5 ans (OMS).

Mon rôle en tant qu’infirmier est de répondre efficacement aux besoins de santé de ces patients fragiles et vulnérables. Cette réponse, à la fois individuelle et collective, est à adapter en fonction du terme du nouveau-né prématuré et comporte de nombreuses spécificités. Ces besoins sont multiples, dissimulés et à prioriser dans le cadre d’une prise en charge complexe en réanimation. Je participe également à la création et à l’accompagnement des liens entre le nouveau-né prématuré et ses parents quel que soit le contexte de soins.

D’où vient l’idée de PrémaSim ?

Ce projet de formation s’est construit lors de ma participation à un Diplôme Universitaire de formateur à l’enseignement de la médecine sur simulateur en 2017. Je souhaitais impulser une nouvelle dynamique de formation, à partir d’objectifs pédagogiques valides, une approche interprofessionnelle et une pédagogie active innovante.  

PrémaSim est un projet pédagogique et de recherche en simulation centré sur la prise en charge des besoins de santé du nouveau-né très grand prématuré (< à 28 SA) lors de son accueil en réanimation néonatale : la Golden Hour.

Les premières heures de vie chez ces nouveau-nés représentent une période de transition et d’adaptation à la vie extra-utérine qui nécessite une organisation inter service spécifique afin de prioriser les soins les plus urgents dans des conditions environnementales optimales. 

Vous parlez de formation par simulation in situ, qu’est-ce que c’est ?

La formation interprofessionnelle par simulation in situ correspond à l’application d’une pédagogie active dans l’environnement professionnel quotidien. Il s’agit d’apprendre ensemble, à travailler ensemble, dans notre environnement de travail et avec le matériel habituel. Cela consiste à scénariser des situations de soins ciblées, prévalentes, à risques et contextualisées dans une chambre de réanimation, en salle de naissance ou bien encore dans une ambulance de réanimation.

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Seul le patient, le nouveau-né, est remplacé par un simulateur pour des raisons éthiques évidentes.

> Notre simulateur dans l’environnement de soins (mannequin Premature Anne Laerdal®)

Prémasim

> Scénario in situ
INSURE : INtubation SURfactant Extubation

Equipe Prémasim

Cette activité pédagogique n’est qu’un prétexte au cœur de l’apprentissage en simulation : le débriefing. Suite à cette situation simulée, les professionnels, à la fois acteurs et observateurs se réunissent afin de co-construire une démarche réflexive. Cela consiste à analyser, dans un contexte pédagogique, ce qu’il s’est passé, les points positifs et les axes d’amélioration en regard des recommandations scientifiques. Il s’agit d’un temps formel de réflexivité sur nos pratiques simulées, décontextualisées vers les réelles. Mon rôle est de concevoir, d’animer et d’évaluer cet apprentissage dit expérientiel.

> La première étape du débriefing consiste à exprimer individuellement ces ressentis à chaud.

Equipe Prémasim 2

> Ice breaker : outil de facilitation de la prise parole, favorise la création du climat d’apprentissage

Préma Sim - Débriefing

En quoi votre approche est-elle pertinente pour les soins des bébés prématurés ?

Ce dispositif de formation a été conçu sur mesure, dans un contexte de soins local, afin de répondre efficacement aux besoins de santé associés à cette golden hour, une procédure de soins de référence interprofessionnelle. Les objectifs pédagogiques ont été établis suite à l’analyse de déficits en performance identifiés lors de la prise en charge des nouveau-nés très grands prématurés dans cette même unité. Nous avons utilisé les scénarios pour reproduire en simulation des évènements indésirables qui ont réellement eu lieu en clinique (interruptions de tâches, défauts de préparation, de vérification, d’ergonomie). L’enjeu était de développer une culture positive de l’erreur chez les apprenants par une analyse a posteriori de celle-ci.

Afin d’essayer de vous projeter dans la complexité de ces soins. Imaginez-vous réaliser des gestes techniques complexes, stressants, à risques, en tenue stérile comme lors de la pose d’un cathéter veineux ombilical chez un nouveau-né pesant 500 grammes, installé dans un incubateur chauffé à 37°c, avec une humidité de 90%.

Quelle démarche projet avez-vous suivie ?

J’ai conçu ce programme en m’inspirant de méthodes projet connues en amélioration de la qualité et de gestion des risques (PDSA et ADDIE).

L’analyse des besoins de formation s’est déroulée en 4 temps successifs :

1- Des observations in situ de golden hour

2- Un questionnaire de ressentis auprès des intervenants

3- Une étude rétrospective de dossiers médicaux

4- La recherche de causes profondes (les fameux 5 pourquoi ?)

Cette analyse méthodique de l’activité professionnelle, consiste à identifier et à énoncer ce qui devrait-être enseigné et appris. Il s’agit de traduire une logique professionnelle en une logique éducative. L’étape d’après est ce que l’on appelle en ingénierie pédagogique, l’étape de transposition pédagogique. Il s’agit d’organiser les activités de formation, d’apprentissage et d’évaluation selon une « pédagogie active ».

J’ai également utilisé ces données rétrospectives, indicateurs de qualité des soins, en fin de débriefing afin de favoriser l’ancrage des savoirs et ainsi leur transférabilité vers la pratique clinique.

Quel groupe de travail avez-vous constitué ?

J’ai constitué un groupe de travail pluri professionnel afin de réunir à la fois une expertise médicale, paramédicale et pédagogique. Celle-ci était composée de 2 pédiatres, 1 cadre de santé et de 2 infirmières.

Je tiens à remercier chaleureusement Danièle De Luca, Nadya Yousef, Emmanuelle Letamendia, Claire Vattement, Séverine Prat et Véronique Pontanier pour leurs soutiens et investissements au contact de PrémaSim. Mon idée est devenue notre projet.

J’ai également mis en place des partenariats avec plusieurs sociétés afin de limiter l’impact de la formation sur l’activité de soins courante. Il faut comprendre que le temps de trois journées de formation, une chambre de réanimation est fermée aux admissions. C’est à mon sens une grande avancée dans la place accordée au développement des compétences à l’hôpital. Ces collaborations ont été d’une grande richesse sur la qualité des débriefings. Cela a notamment permis de confronter les ressentis d’un ingénieur d’application, papa, ayant un vécu avec la prématurité, à ceux de soignants dans un contexte d’apprentissage authentique et sécurisé.

Comment s’est déroulé le projet ?

14 journées de formation ont eu lieu sur une période de 17 mois. 130 professionnels exerçant dans cette maternité de type 3 ont participé. A la mi-projet, nous avons remporté un appel à projet d’innovation pédagogique financé par l’Agence Nationale de Recherche (Oser ! 55K€). Cela nous a permis de nous doter d’un simulateur haute technologie et d’un système audio-vidéo de retransmission dernier cri.

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Quels ont été les résultats ?

PrémaSim a notamment permis d’améliorer significativement la prise en charge du risque d’hypothermie iatrogène et les délais d’administration du surfactant chez le très grand prématuré lors de la golden hour en réanimation néonatale.

L’hypothermie iatrogène est un événement indésirable associé aux soins provoquant une augmentation de la mortalité et de la morbidité de 28% pour chaque degré au-dessous de 36,5°c. (Perlman)

Ces améliorations ont été générées par un développement professionnel multifactoriel. Ces facteurs, concepts issus des sciences de l’éducation, représentent des ressources utiles aux formateurs, de la conception à l’animation de formation utilisant la simulation. Ce projet illustre l’utilité de la simulation comme outil pédagogique d’amélioration de la qualité et de gestion des risques a posteriori. Des recherches supplémentaires sont nécessaires afin d’évaluer le maintien des améliorations et la pérennité de ce dispositif de formation.

Vous attendiez-vous à ces résultats ?

En toute honnêteté, oui, car j’étais persuadé de la validité du dispositif de formation.

En revanche, il faudra mettre en place des rappels pédagogiques réguliers pour que ces effets perdurent dans le temps.

Certains résultats ont-ils été surprenants ?

L’étude de la genèse de ces effets a permis de mettre en évidence les effets positifs de PrémaSim sur les différents déterminants de la dynamique motivationnelle des participants.

“La motivation est le moteur de nos comportements…” (Thierry Pelaccia) Cela a notamment donné du sens aux pratiques chez ces professionnels par la perception de la valeur de la tâche. (R. Viau)

Votre étude montre que les facteurs humains jouent un rôle important dans la qualité des soins, pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, les biais de raisonnement, les défauts de communication, …, de coordination, d’anticipation, les synergies de groupe conduisent à des évènements indésirables graves en santé.

“To err is human”

Allez jeter un coup d’œil au contenu de ce rapport américain. “Les erreurs médicales dépassent les décès dus aux accidents de la route, ainsi que les décès dus au cancer du sein ou au sida”.

Ma responsabilité pédagogique est de maîtriser ces différentes capacités non techniques afin de solliciter leur développement par simulation. C’est pourquoi l’interprofessionnalité en formation est à mon sens essentielle.

Comment les soignants ont-ils vécu ce dispositif ?

Ils étaient tous volontaires pour participer. C’était une condition pédagogique non négociable car cela conditionne la qualité des apprentissages. Un questionnaire de fin de journée nous permettait d’évaluer la satisfaction à chaud des participants. Nous avons toujours eu un taux de satisfaction de 100% (au moins 80% recommandé par l’HAS). Les soignants devaient évaluer la formation à la fois sur la forme et sur le fond. Ils en redemandent à chaque fois. Je suis intimement convaincu que la pédagogie active appliquée à la simulation in situ est un vecteur de management et de cohésion des équipes. Nous savons que cette modalité de formation améliore la qualité de vie au travail par une diminution de la prévalence du stress chez les soignants. (El Khamali R, JAMA 2018)

Qu’en ont-ils pensé ?

Voici leurs commentaires d’évaluation de la session de formation d’avril 2019 :

« A faire au moins une fois par an sur des situations inhabituelles » ; « Améliore la communication » ; « Très utile, bel accompagnement surtout pour des professionnels jeunes et stressés » ; « Renforce le travail en équipe » ; « Permet de mieux comprendre et accompagner les familles et les équipes » ; « Remise en question » ; « Formation indispensable, enrichissante » ; « Améliore nos pratiques »

Ils sont force de proposition. Ils souhaitent par exemple que la durée de la formation soit rallongée, que des situations de simulation improvisées soient mises en place ou encore que l’on traite d’autres thèmes tels que la prise en charge de soins palliatifs et l’anoxie périnatale.

Vous parlez également du concept de “parent-partenaire”.  Pouvez-vous nous en dire plus ?

Une autre de mes préoccupations pédagogiques était de favoriser l’authenticité des scénarios mais surtout l’authenticité des débriefings. C’est pourquoi j’ai souhaité transposer le concept de “patient partenaire” à mon contexte didactique.

Savez-vous qu’au Canada, des patients atteints de maladies chroniques tel que l’hémophilie sont recrutés par les facultés afin de former les étudiants en médecine ? Cela va se développer en France dans les années à venir sous l’impulsion de Mr Alexandre Berkesse.

Mon objectif est de recruter des parents, ayant :

  • un vécu en lien avec le thème de la formation (par exemple : un accouchement prématuré),
  • développé des savoirs expérientiels
  • une appétence pour la pédagogie
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afin d’intégrer l’équipe projet. Cette collaboration est accompagnée par Anne Jousse (psychologue) afin de garantir les enjeux de cette innovation.  La présence parentale est à mon sens une priorité car elle permet de reproduire des situations de stress identique. Il faut juste oser se le dire et franchir le pas.

En simulation : “la critique est un cadeau. (F. Beguec)

Le décloisonnement des formations de santé est un sujet qui vous tient à cœur. De quoi s’agit-il et dans quelle mesure PrémaSim y contribue-t-il ?

Il s’agit d’intégrer des unités d’enseignements transversales à plusieurs professions dès les formations initiales car cela répond à des besoins éducatifs prioritaires à l’origine de nombreux dysfonctionnements. De plus en plus de formations en santé adoptent une approche par compétences. L’un des enjeux est alors de développer les compétences individuelles et collectives comme dans des domaines de performance tels que l’aéronautique et le mouvement sportif.

Nous recevons aujourd’hui dans le service des étudiants en médecine qui viennent réaliser un mois de stage infirmier. En revanche, l’inverse n’existe pas, pourquoi ?

PrémaSim est un dispositif de formation continue. Il répond au décloisonnement par l’interprofessionnalité des participants et de l’équipe d’encadrement. Il s’agit là aussi d’un prérequis à la réussite des apprentissages. Cela change le regard des uns envers les autres car tout le monde joue le jeu en simulation quelle que soit sa fonction clinique.

Quels sont vos projets ?

Je souhaite aujourd’hui évoluer vers le domaine de l’ingénierie de formation en santé, accompagner des structures de formation. Cela passe inévitablement par la digitalisation de certains contenus et permet d’optimiser le temps de formation en présentiel. J’aimerais par exemple travailler sur la création de didacticiel utilisant la simulation. Cela ferait également un beau sujet de recherche.

Je souhaite que ce dispositif de formation se pérennise. Cela passera inévitablement par la reconnaissance des différentes parties prenantes à ce projet.

Enfin, j’aimerais soutenir la prise charge de la prématurité par un défi solidaire, un projet fou : courir l’Ultra Trail du Mont Blanc en 2023 (une course à pieds de 160 km et 10 000 m de dénivelés). Je suis à la recherche de partenaires pour m’aider à construire cette aventure sportive et humaine hors du temps.

Selon vous, quel rôle peut jouer PrémaSim à l’hôpital ?

Nous savons maintenant, de façon objective, que PrémaSim a amélioré la qualité de prise en charge des nouveau-nés très grands prématurés et donc leur santé. Cet objectif est toujours resté au centre du dispositif. Je pense que PrémaSim démontre la nécessité de concevoir une Formation d’Adaptation à l’Emploi avancée pour les professionnels en réanimation néonatale.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Un comité de pilotage va se réunir prochainement afin de décider de l’arrêt, de la modification ou bien d’inscrire cette structure de formation dans le projet de développement du Département Médico Universitaire 2 Santé des femmes et des nouveau-nés. Celui-ci regroupe environ 650 professionnels en périnatalité.  

Comment faire si l’on veut en savoir plus sur PrémaSim ?

Je suis disponible pour vous renseigner sur PrémaSim et NéoSim (le petit frère :-).

Le travail de recherche sera prochainement soumis à publication pour valorisation scientifique.

Il sera également soumis à présentation lors de congrès de sociétés savantes en pédagogie et néonatalogie :

              – Société Internationale Francophone d’Éducation Médicale (Strasbourgs, Mai 2021)

              – European Society of Paediatric and Neonatal Intensive (Athènes, Juin 2021)

              – Journées Francophones de Recherche en Néonatologie (Paris, Décembre 2021)

              – Journée de Périnatalité Béclère (Clamart, dates à venir)

Comment faire si l’on souhaite aider son développement ?

Vous pouvez soutenir son développement de différentes façons :

              – nous faire connaître par le partage cet interview

              – vous positionner en tant que parent-partenaire

              – vous pouvez également réaliser des dons ciblés “PrémaSim” auprès de notre association de   recherche et développement en néonatalogie (ARDN). 

Un dernier mot pour les parents de nouveau-nés prématurés ?

Je crois profondément aux potentiels de la relation parents-soignants lors des soins aux nouveau-nés en réanimation mais aussi par la formation des professionnels. Faites-vous confiance !

Merci beaucoup à vous Romain, et à toutes les personnes impliquées dans ce beau projet.

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